Jeanne Benameur

Jeanne Benameur le 26 juin

Rencontre avec Jeanne Benameur à la Maison Louis Guilloux le 26 juin 2014 à 18h30.

Jeanne Benameur est à Ain M’lila, petit village algérien d’un père arabe et d’une mère italienne. Les années 1957 et 1958 voient les hostilités s’intensifier et l’hiver 1958, la petite famille quitte l’Algérie, le père, la mère, le grand frère et les trois filles. Jeanne Benameur est celle qui raconte dans « Ça t’apprendra à vivre » (d’abord édité en édition jeunesse chez Denoël, qui le rééditera en « littérature générale »). Elle a cinq ans, elle a décidé de ne jamais s’habituer à cette nouvelle vie au bord d’un océan qu’elle n’a pas choisi. De toute façon, avec un papa arabe, une maman blonde comme les blés, les quatre enfants moitié-moitié, il n’est guère question de s’habituer.

Jeanne Benameur arrive ainsi à La Rochelle à l’âge de cinq ans et demi. Deux langues ont donc bercé son enfance.  Si elle écrit en français, l’arabe était la langue maternelle de son père et celle de son premier environnement. C’était également la langue que parlaient ses parents lorsqu’ils ne voulaient pas que les enfants comprennent. Pour Jeanne Benameur ces éléments sont importants car il existe des sonorités, des rythmes dans ces langues qu’elle réintroduit dans son écriture. Par ailleurs la question de la langue et des langages traverse son œuvre.

Sa mère lui avait appris à écrire, avant qu’elle aille à l’école. Très tôt, elle commença à écrire des petites histoires, des contes, des pièces de théâtre… « J’avais le goût des lettres dans lesquelles je me perdais ». Cette activité l’a toujours accompagnée.

« A la récréation, des petites filles me demandent si j’ai vu des sultans, des palais. Je ne sais pas quoi répondre. Je dis que tout était pareil qu’ici. Elles s’éloignent.
Moi, je sais déjà écrire, lire et compter. Ma mère en a trop fait. Je m’ennuie.
C’est à une récréation que je me décide : je vais trouver les filles et je commence. Oui, bien sûr, j’en ai vu des palais. Et bien sûr mon père était l’ami du sultan. Et bien sûr il y avait des trésors et des princesses voilées et des choses encore bien plus étonnantes.
Je raconte, je raconte.
Bientôt les mille et une récréations s’offrent à moi. Bientôt j’attends avec impatience le moment où j’entamerai un de mes tours de cour, une copine à chaque bras, honneur qu’elles se disputent.
Là, je les enchante.
J’invente. Je brode. J’emmêle les fils de la réalité et de mes lectures. Je leur sers ce qu’elles ont envie d’entendre et plus encore. Plaisir.
A dos de chameau, je leur fais visiter les oasis.
La lumière éclabousse les mots dans ma bouche.
Je suis heureuse. » (« Ça t’apprendra à vivre »)

Elle suit les cours du conservatoire d’art dramatique puis se dirige vers des études de lettres à Poitiers. Elle y suit aussi des cours de philosophie et d’histoire de l’art. Le théâtre gardera une place importante.

Si elle ne se sent pas à sa place en tant que comédienne, Jeanne Benameur a écrit différentes textes portées à la scène : « Marthe et Marie » (chorégraphie Carol Vanni, création Théâtre du Merlan, Marseille, 2000) « L’Exil n’a pas d’ombre » (mise en scène J.-C. Gal, création Théâtre du Petit vélo, Clermont-Ferrand, 2006),  « Ça t’apprendra à vivre » (Compagnie La poursuite, mise en scène Claude Défard avec Raymonde Palcy, 2006). Elle a par ailleurs beaucoup travaillé la question de la mise en scène. En 2013, elle publie « Je vis sous l’œil du chien » suivi de « L’Homme de longue peine » chez Actes Sud Papiers.

Jeanne Benameur « se laisse aller à l’aventure d’écrire »  puis au désir du partage. Roman, essai, album, théâtre… mais aussi poésie ! Ainsi sa première publication est un recueil de poésie « Naissance de l’oubli » paru en 1989 aux Editions Guy Chambelland. Si la dimension poétique ne quitte pas son écriture, elle reviendra à cette forme  vingt-deux ans plus tard avec « Notre nom est une île »  ou encore « Il y a un fleuve » tous deux aux Editions Bruno Doucey.

Dans l’intervalle elle publie de nombreux textes : en édition jeunesse, construisant des amitiés notamment avec Thierry Magnier chez qui elle dirigera la collection Photoroman jusqu’en septembre 2013 ou encore la collection « D’une Seule Voix » chez Actes Sud Junior. Celle- ci, destinée à un public d’adolescents et de jeunes adultes, place la voix au centre de la lecture. La qualité des textes ainsi que leur forme, la taille du caractère facilitent la lecture à voix haute, en font un excellent support pour des groupes de lecture. Rédigés sous forme de monologues, les titres de cette collection abordent sans concession des sujets propres aux adolescents et à notre époque.

Son goût de la transmission l’a conduite également au professorat et à l’animation d’ateliers d’écriture. Après l’obtention du CAPES, elle est professeur de lettres: d’abord à Mauzé sur le Mignon puis en banlieue parisienne. Au fil du temps, un choix s’impose et en 2000, Jeanne Benameur quitte l’Éducation nationale pour se consacrer à l’écriture.

Elle garde un profond attachement à ce monde qui lui paraît extrêmement fort et important et dont elle connaît les difficultés. Elle lui rend par ailleurs hommage à travers différents romans dont « Présent ? » (éd. Gallimard, Folio, 2008) où elle brosse le portrait de tous les acteurs d’un collège de banlieue avant les émeutes, questionnant leur présence vive et y débusquant avec émotion les symboliques occultées du monde scolaire et les drames intimes de chacun: une brèche s’ouvre alors pour une pédagogie à rebours de tous les tabous.

En 2001, elle publie « Les Demeurées » (Denoël), premier roman dit « littérature adulte » qui connaît un très grand succès public et critique. Il reçoit le Prix Unicef.

Jeanne Benameur passe volontiers, de la littérature dite « générale » à la « littérature pour la jeunesse »… Va-et- vient qui dans son cas constitue une continuité : plusieurs de ses romans sont construits en tableaux brefs, comme des flashes de mémoire et d’émotion ; elle s’attache à restituer les sensations à l’état brut ; les couleurs sont particulièrement présentes, presque obsessionnelles, dans son écriture.

Suivront notamment : « Les Mains libres » (Denoël, 2004), « Laver les ombres » (éd. Actes Sud, 2008) qui reçoit le Prix du centre du Livre Poitou Charentes en 2007, « Les Insurrections singulières » (éd. Actes Sud-Babel, 2013) : Prix Paroles d’encre, Prix du Rotary et Prix du Roman d’entreprise en 2011 et enfin « Profanes » (éd. Actes Sud, 2013) qui reçoit Le Grand Prix RTL LIRE en 2013 et avec lequel nous recevons Jeanne Benameur le 26 juin à la Maison Louis Guilloux.

Par ailleurs, les ateliers d’écriture tiennent toujours une place importante dans les activités de Jeanne Benameur, initiés en particulier suite la rencontre avec Elisabeth Bing. Le trajet avec une psychanalyse y joue aussi un rôle déterminant, en particulier dans la prise de conscience de ce que peut être un sujet.

«  Les ateliers d’écriture devraient faire partie de la formation initiale des enseignants. J’ai toujours écrit, l’écriture a toujours été présente dans ma vie et j’ai toujours dit que c’était ma priorité, ma colonne vertébrale. J’édite depuis 1987 et j’ai quitté l’enseignement en 2000. Petit à petit, je ne pouvais plus tout faire. Avoir une classe est un souci permanent et à un moment, l’écriture m’a demandé la place dans ma propre tête et je l’ai accepté. Le temps de l’écriture et le temps vide que cela suppose m’a requise de plus en plus. Mon corps m’a dit à un moment que je devais passer à un retrait. J’ai essayé de me suivre. Lorsque je suis pendant des jours entiers avec l’écriture, je n’ai pas de désir de rencontre ; cela n’est pas compatible avec le métier d’enseignant.
Je me sens plus utile où je suis aujourd’hui. J’interviens maintenant de façon plus large, je rencontre beaucoup d’élèves et beaucoup d’enseignants. C’est un choix, mais j’ai eu du mal à quitter le terrain. »

« L’atelier d’écriture ne fait peut-être pas des écrivains, mais des lecteurs. Lorsque quelqu’un travaille ses propres mots, il a moins peur des mots des autres. Il n’y a pas de baguette magique, mais c’est un chemin de plus pour entrer dans un autre rapport avec les mots. »

Elle est membre de l’association « Parrains par mille », qui vient en aide aux adolescents en difficulté.

 « Son écriture vise la simplicité et la justesse. Elle naît à la source de l’intime pour tenter de rejoindre l’universel dans le détournement du matériau autobiographique, l’affrontement à ce qui aliène, le désir d’altérité́ » (Le Matricule des Anges).

 

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