Les embarras de l’identité

Le jeudi 8 octobre à la Maison Louis Guilloux, Vincent Descombes, philosophe et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, nous présentera Les Embarras de l’Identité (Gallimard, 2013). Cette rencontre de début de saison sera l’occasion de resituer notre débat en abordant la définition de la notion d’identité, et son évolution.

les embarras de l'identitéL’identité, dans les acceptions que ce terme revêt aujourd’hui, est une véritable énigme lexicale : elle désigne tout autant l’objet de contrôles sécuritaires policiers, un retour à la religion de ses parents, que, dans un guide touristique, la spécificité en voie de disparition d’un quartier. Reprenons. « Qui suis-je? », « Qui sommes-nous? », ce sont là ce qu’on appelle précisément des « questions d’identité ». Nous comprenons spontanément de quoi il retourne parce que nous disposons d’un modèle : connaître l’identité de quelqu’un, c’est savoir comment il s’appelle. Toutefois, lorsque la question de l’identité est posée à la première personne, mon intention n’est pas d’apprendre quels sont mes noms, prénoms et qualité, comme si je devais passer un « contrôle d’identité ». Que signifie le mot dès lors qu’il est utilisé avec le possessif (« mon identité », « notre identité ») et qu’il ne désigne pas l’énoncé d’un état civil? Jadis le mot voulait dire exclusivement qu’il n’y a qu’une seule et même chose là où on aurait pu penser qu’il y en avait deux. Or, depuis quelques dizaines d’années, le mot a revêtu une signification autre, à savoir qu’il y a une chose ou un être qui possèdent la vertu d’être singulièrement eux-mêmes.
Ainsi, que des guerres puissent éclater pour des questions qui ne relèvent pas strictement des intérêts matériels bien compris des antagonistes, nul ne saurait s’en étonner, sinon ceux qui nourrissent une conception utilitariste étriquée de l’être humain. En revanche, pourquoi est-ce le mot « identité » qui se trouve désormais chargé de signifier l’enjeu et l’objet de tels conflits? Tel est donc le point précis soulevé par Vincent Descombes : dans tout cela, que vient faire le mot « identité »? Et que reste-t-il du concept d’identité?

Critique de Télérama :
Vos papiers, s’il vous plaît ! Si, détenteur d’une carte d’identité en règle, vous ne tremblez pas dans vos bottes à l’idée d’être contrôlé par un officier de police judiciaire, vous risquez néanmoins d’être secoué par le nouveau livre de Vincent Descombes. Cet essai bien nommé, Les Embarras de l’identité, complique assurément la règle et prouve que l’identité est bien plus retorse que ce geste social banal qui consiste à décliner son état civil, à s’identifier en déclarant « ses nom, prénoms et qualités ». A en croire le sens savant, didactique du mot, il y avait d’ailleurs de très sérieuses raisons de s’inquiéter : quel prodige en effet que cette identité, selon laquelle deux choses ne sont en fait qu’une ! « Dire de deux choses qu’elles sont identiques est un non-sens, et dire d’une seule chose qu’elle est identique à elle-même, c’est ne rien dire du tout », tranchait déjà Witt­genstein, l’un des maîtres de l’auteur. Spécialiste de philosophie du langage, Vincent Descombes traque en enquêteur aguerri un problème lexical de haut vol, et force du même coup l’entrée d’un labyrinthe philosophique habité par les vertiges du même et de l’autre. Embarrassant ? Plutôt très stimulant. Car ce détour par le langage est aussi une façon impertinente et décalée de réfléchir sur l’actualité (conflits identitaires, identité nationale, etc.). Le livre prolonge en ce sens Philosophie par gros temps, ouvrage publié en 1989 dans lequel Descombes se demandait comment la philosophie pouvait s’emparer de l’esprit de l’époque.
Sa boussole, Vincent Descombes la trouve ici dans le dynamisme polysémique, tempétueux, du mot « identité » et de ses crises successives : comment est-on passé de l’identité au sens d’identique à l’identité au sens d’identitaire ? Et comment cheminer de l’identité subjective à l’identité collective, du « qui suis-je » au « qui sommes-nous » ? L’auteur excelle à montrer combien l’identité est paradoxalement toujours plurielle ; à l’instar du fleuve qui ne change pas malgré l’écoulement et le renouvellement de ses eaux, l’identité permet à l’individu de demeurer le même au fil de son histoire personnelle, au-delà du vieillissement et des changements qui affectent sa vie — le nom propre, gardé de l’enfance jusqu’à la mort, jouant là un rôle puissant, inconscient, quasi magique. « Comment une chose quelconque pourrait-elle rester la même, demeurer elle-même, et pourtant changer ? » lance le logicien, quasi désespéré. Grand lecteur de Proust, auquel il a jadis consacré un ­essai, Proust. Philosophie du roman, Descombes se réconforte avec une expérience relatée dans la Recherche : le mystère du réveil, le fait de retomber sur soi-même le matin comme sur un vêtement qu’on aurait laissé au bord du lit. « Comment alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre « moi » plutôt que tout autre ? […] On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on remet juste la main », écrit Proust dans Le Côté de Guermantes.
Tout au long du livre, la teneur conceptuelle du propos se voit contrebalancée par la richesse des exemples concrets. Les scénarios fourmillent, passionnants cas de philosophie pratique : à qui s’adresse donc Harpagon, l’Avare de Molière ? Au cocher ou au cuisinier qu’est en même temps Maître Jacques ? Un évêque baron, et marié en tant que baron, est-il en règle avec son vœu de célibat ? L’Athènes démocratique doit-elle rembourser les dettes contractées au temps de l’Athènes des tyrans ? Autant de conflits qui culminent dans la crise d’identité majeure vécue par Hamlet, écartelé entre son devoir de fils et ses aspirations d’individu moderne. To be or not to be, être ou ne pas être soi-même.

Retrouvez une interview de Vincent Descombes sur France Culture