Le Triangle d’hiver

Le 17 décembre, Julia Deck sera à la Maison Louis Guilloux pour nous présenter Le Triangle d’hiver, son second roman, publié aux éditions de Minuit en 2014. Lors de cette rencontre, nous échangerons sur le vol d’identité, l’intégration de personnes sans emploi dans notre société, le mensonge et la folie.

Puvoirs_N° 119

 

Mademoiselle ne veut plus travailler. Mademoiselle est criblée de dettes. La vie serait tellement plus simple sous une nouvelle identité. Qu’à cela ne tienne, elle emprunte celle de la romancière Bérénice Beaurivage, change de ville et rencontre l’Inspecteur, dont elle tombe aussitôt amoureuse. C’est sans compter la journaliste Blandine Lenoir, éprise du même homme et résolue à la confondre. Bientôt le soupçon gagne sur tous les côtés du triangle que forment ces trois-là, parfaitement équilatéral.

Le Triangle d’hiver sur le site des éditions de Minuit


Critique issue du site lelitteraire.com :
Le Tri­angle d’hiver confirme tout le bien que l’on trouvait à la première fiction (Viviane Eli­sa­beth Fau­ville) de Julia Deck et elle s’inscrit dans ce que certains nomment le nouveau « nouveau roman »avec Eche­noz, Cour­tade, Com­ment et quelques autres. Celle qui se fait appe­ler ici « Mademoiselle », non par simple anonymat mais par référence ciné­ma­to­gra­phique, refuse de travailler et de payer ses dettes. Empruntant nom et prénom d’une romancière (B.B. entendons Béré­nice Beau­ri­vage), elle quitte sa ville et rencontre un inspecteur dont elle devient sine die amoureuse. Mais l’homme est courtisé par une autre femme (journaliste) qui veut démasquer l’usurpatrice. Néanmoins de chaque côté du triangle tout se complique…
Une nouvelle fois la romancière tourne autour du « crime » et de l’impunité. Mais, contrairement à son premier livre, les protagonistes ont de bonnes raisons d’en vouloir aux deux autres. La psychanalyse n’est jamais loin ;  l’introspection et le « drame » prennent ici des chemins imprévus et une lit­té­ra­lité d’écriture rare.
Surgit une intrigue policière qui n’en est pas vraiment une mais qui conduit le lecteur en un jeu à trois bandes dans lequel l’auteur continue de manipuler les stéréotypes et codes du genre romanesque. L’histoire n’est plus une fin en elle-même malgré les efforts que fait le trio. Le texte déplace tout le temps ce que deman­de­rait l’intrigue pour des adjacences à la Robbe-Grillet (Des « Gommes » comme du « Tri­angle d’Or »). Pour­tant, l’humour rap­proche ce roman de Kafka. Et plus par­ti­cu­liè­re­ment de celui du « Pro­cès » et de « L’Amérique ».
Fidèle à son atten­tion maniaque à la des­crip­tion des lieux (si bien que les Edi­tions de Minuit ne pou­vaient rater une telle auteure !), Julia Deck, moins que de loca­li­ser l’intrigue, joue avec le lec­teur comme une chatte avec ses sou­ris. Mais le décor per­met aussi de pro­po­ser un contre­point aux « délires » qui emportent les pro­ta­go­nistes. Ils ont bien besoin de tels repères pour faire de la réa­lité autre chose qu’un vague symp­tôme. D’autant que, pour une roman­cière, le réel est trouble : « Les roman­cières ignorent les réveils à l’aube pour emprun­ter d‘épouvantables trans­ports en com­mun »… Levées à l’heure qui leur plaît, tout peut bas­cu­ler très vite.
Julia Deck en pro­fite. Pour elle — en dépit de la spé­ci­fi­cité de son art -, les formes convo­quées et les objets qui les com­posent n’ont plus néces­sai­re­ment besoin d’être ” pré­sen­tables “. Les incar­na­tions ne sont jamais envi­sa­gées dans leurs seules dis­tances res­pec­tables. L’auteure s’approche, pénètre le signe comme objet de ses curio­si­tés. Il devient la cavité de ses orbites, la pro­fon­deur mais aussi les trous de sens qu’il est sup­posé indi­quer. Si bien que si (nous disons bien SI) la ven­geance est un plat qui se mange froid, celui-ci pour­rait deve­nir un plat d’aluminium dans lequel miton­ne­raient des sortes de tomates aqua­rel­li­sées.
Au carac­tère stra­ti­fié, cimenté du roman « clas­sique » la créa­trice mêle diverses matières, plu­sieurs sys­tèmes de contact et de lec­ture. S’impose alors l’idée de l’oignon (que Léo­nard de Vinci lui-même n’avait pas hésité à convo­quer) afin d’illustrer l’investigation et la méta­mor­phose que pro­pose la ” tri­via­lité ” posi­tive, concrète mais poé­tique d’une telle approche. L’auteure fend le réel comme des oignons pour en dis­tin­guer le maxi­mum de tuniques ou pelures qui forment ses cercles concen­triques et que la société en sa gram­maire a super­po­sées. Elle montre de la sorte que le monde — comme l’oignon — n’est pas une boîte. Ce qu’il contient est mul­tiple en son para­doxe pel­li­cu­laire. Cha­cune de ses ” écorces ” devient un centre une et une péri­phé­rie. La fic­tion, en son tri­angle équi­la­té­ral, des­sine ce qui enve­loppe le lec­teur et l’histoire où il est entraîné selon une moda­lité drôle et sur­pre­nante. Voici un des grands romans de l’année.

 

Le Triangle d’hiver dans l’émission Dans quelle éta-gère