Des lions comme des danseuses

Nous recevrons Arno Bertina le jeudi 19 mai à 18h30 à la Maison Louis Guilloux. Des lions comme des danseuses, sa nouvelle publiée aux éditions de la Contre-Allée, nous permettra de réfléchir sur l’identité territoriale et collective, sur l’identité d’une oeuvre d’art mais aussi sur les impacts de la colonisation à l’heure actuelle.

des lions comme des danseusesOn avait beau jeu d’affirmer qu’elles avaient été achetées, car certains explorateurs ou certains représentants de l’Etat français (…) avaient sans doute troqué ces œuvres contre peu d’ argent, ou des babioles, ou des menaces. Aucune transaction inattaquable, certainement. Certes il était possible d’affirmer qu’en les volant on les avait sauvées mais c’était tout de même tordu.

En trouvant l’audace d’intenter une procédure contre le Musée du quai Branly, à Paris, le roi de Bangoulap – un village du pays bamiléké, dans l’Ouest du Cameroun –, ne pouvait pas deviner que c’était en fait l’Europe libérale et carnassière qu’il allait complètement déshabiller. Les pays africains réclament la gratuité du musée pour leurs ressortissants arguant que les œuvres exposées leur appartiennent. Sans réponse, ils interpellent l’Union européenne qui finit par admettre la propriété africaine de ces œuvres à la surprise générale, bien qu’elles participent de l’identité européenne. Cette première demande accordée fait effet tache d’huile car les Africains décident de ne pas s’arrêter là. On assiste au désenchantement de l’Union européenne se voyant obligée de céder à toutes les requêtes successives, qui aboutissent à la libre-circulation des ressortissants africains avec l’ouverture des frontières, où la notion de gratuité prime.

Critique issue du site Mediapart :
Des lions comme des danseuses confronte l’Europe à ses démons colonialistes, à un passé faussement passé. Le roi de Bangoulap, un village de l’Ouest du Cameroun, ne compte pas se laisser impressionner par les directives européennes et il lance une procédure, en avril 2016, contre le Musée parisien du Quai Branly. Vous les Européens vous avez la montre ; nous, en Afrique, nous avons le temps. Sa Majesté réclame la gratuité du musée des arts premiers pour les ressortissants bamilékés — 12 ou 15 € pour voir les œuvres de ses ancêtres ? ! —, puisque les œuvres exposées leur appartiennent. L’Union européenne finira par céder, déclenchant, comme dans un « billard à trois bandes », une série de requêtes « excentriques » (vraiment ?) aux conséquences politiques plus larges : C’était le monde, qui, subrepticement, se retrouvait au bord de la gratuité. C’était ça ou l’ouverture des frontières. En effet, après la gratuité des musées, pourquoi pas les visas gratuits et la libre circulation des hommes ? On reconnaîtra là des enjeux contemporains : la restitution des œuvres d’art spoliées, la reconnaissance de l’histoire de l’Afrique, le complexe de supériorité politique (et culturelle) des ex-pays colonisateurs.
Le récit explore des paradoxes dont l’enjeu est mis en lumière par la « démarche royale » — l’identité européenne n’était pas (encore) du ressort des instances européennes elles-mêmes —, d’autres voix doivent être entendues. Comme toutes les fables ou les contes philosophiques, Des lions comme des danseuses fait de la « blague » — ici l’autre nom de la fiction — le levier d’une analyse du réel. A l’image de ces deux lions sculptés » que le narrateur juge « presque dressés comme des danseuses. La pierre s’anime, le masculin et le féminin mais aussi l’animal et l’humain se renversent et se fondent, l’image deviendra titre, l’ensemble du récit la narrativise, la mue en fiction. La prose est rythme et danse et l’on pense au magnifique essai d’Italo Calvino dans La Machine littérature (Seuil, 1984) qui reprend une préface au Candide de Voltaire : Le conte philosophique est, au-delà de sa trame serrée de références à une époque et à une culture, une forme visuelle — je dirais presque musicale. Tout y est rythme et accélérations, vélocité endiablée. Si le conte est éthique et sérieux, sa forme menée tambour battant passe par le sourire, une forme d’utopie comme d’uchronie (un futur proche, de 2016 à 2019) qui énoncent une « morale » via la fiction, dans un non sérieux qui est d’autant plus grave qu’il semble d’abord si léger.
Arno Bertina l’énonce, après la description de ces lions sculptés comme des danseuses, de part et d’autre d’une entrée africaine : le « seuil » a toujours une « signification symbolique », tout espace est une « organisation sociale ». Et sa parenthèse vaut soulignement : « (sans doute est-ce la même chose en Occident, mais peu de gens sont aujourd’hui capables de proposer cette lecture-là des espaces que nous traversons dans les châteaux dont on hérite, dans les palais de la République. Est-ce qu’il nous revient de devenir les ethnologues de nos propres habitudes ?) ».
Par l’ailleurs, c’est bien ce programme que nous propose le récit d’Arno Bertina : décaler notre regard, le comparer donc en quelque sorte l’évaluer. Sans esprit de sérieux, dans l’infini plaisir qu’offre la « machine littérature » qui, elle, déjà ouvre les frontières.

Des lions comme des danseuses sur France Culture