A la source, la nuit

Le jeudi 16 octobre 2014, « Un jeudi, un écrivain » accueille Seyhmus Dagtekin, poète kurde, autour de son unique roman À la source, la nuit.

a la source, la nuit

J’étais petit. Mon village était petit, je le sus après. Mais quand j’étais petit, il était grand pour moi, grand à me faire peur quand je devais me déplacer d’un bout à l’autre. C’était comme si je devais traverser sept pays et trois continents, autant de mers et autant de montagnes. Comme si je faisais le tour des cieux en hauteur et le tour des terres en profondeur. À chaque cent mètres, je changeais de territoire, je changeais de peau.

Un petit Kurde raconte son enfance dans un village perdu au milieu des montagnes. Village qui semble s’étrécir à mesure que le narrateur grandit et que sa conscience mûrit, tandis que les mystères (l’eau, le soleil, la pierre) et les dangers qui l’entourent (loups, djinns et autres dragons) sont transfigurés en de merveilleuses fables, toute une fantasmagorie éminemment poétique. Tout le système de ce monde est reconstitué dans une langue magnifique qui permet d’atteindre à l’universel. Le sens de l’espace, les petites mythologies, les allégories, tout ici est pesé, construit en une succession de cercles concentriques dont l’ultime donne une image panoramique de toute beauté. Les symboles se conjuguent pour chanter finalement la constitution d’une identité et la naissance du livre.
Aux éditions Robert Laffont, février 2004.

Extrait de la critique de Colette d’Orgeval pour Le Littéraire (ici en intégralité) :
Quand un grand poète comme Seyhmus Dagtekin écrit son premier roman, c’est encore de la poésie, et c’est un grand poème. Le poème de l’enfance dans un village kurde perdu en pleine montagne. Son enfance à lui. Petit, dans son village qui lui paraît immense, il est encerclé par toutes sortes de peurs. Peur du loup, peur de la nuit en plein jour, peur de la nuit noire sans lune, peur de la bête mystérieuse que personne n’a jamais vue, des djinns, ces êtres maléfiques, qui peuvent être malfaisants, peur des dragons qui habitent les sources où l’on envoie chercher de l’eau, peur des tortues et des serpents, peur des peurs de sa mère. […]
L’enfant raconte la vie comme une succession de cérémonials, à accomplir sans faute dans les espaces du connu, du moins connu et de l’inconnu – le plus terrifiant à aborder – où il évolue. Comme une succession d’actes de bravoure, de conquêtes du monde pour le transformer en territoire de jeux et de connaissances, couronnée par l’arrivée d’une école et l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Vision magique, voire mystique du monde et de son fonctionnement, de la vie des vivants et de celle des morts, l’enfance de l’auteur croise toutes les enfances. Son texte peut se prendre à n’importe quelle page, donnant l’impression d’un livre circulaire, sans début ni fin, un chant en boucle qui trace les espaces multiples réservés aux rêves, en phrases et paragraphes qui sont autant de voyages.

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